Ceux qui nous veulent du bien : 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré

« Souriez, vous êtes gérés » ! Les allumés de la Volte commencent fort avec ce titre et celui de ce recueil de 17 nouvelles et autant d’auteurs. Le truc, c’est que ça ne s’arrête pas à la couverture et aux textes d’introduction et de conclusion et qu’on ramasse tout au long des 300 et quelques pages. Tout commence donc par ce texte de Dominique Guibert, secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme et comme il le dit si bien, les nouvelles du recueil vont nous faire peur, « diablement peur ». Un texte passionné, engagé, lucide qui se suffit à lui-même alors qu’il introduit pourtant une horreur terriblement tangible, celle d’un futur pas si lointain, parfaitement contrôlé et géré et auquel nous ne soustrayons pas, moutons électroniques plus ou moins consentants.

On commence d’ailleurs par une nouvelle de Thomas Day qui va nous parler d’enfants quelque peu uniques. Des prématurés. Connectés à des machines à leur naissance. Et ayant développé une capacité fort peu commune, celle de parler aux machines et aux réseaux. Il y a un peu de Heroes là-dedans mais il y a surtout une réflexion sur la transparence des réseaux et des informations, comme un relent de Wikileaks et de contrôle absolu d’un réseau par ce qui reste une enfant.

La seconde nouvelle, celle de Stéphane Beauverger, « Satisfecit », est d’une violence et d’une froideur rare. Bienvenue dans un monde où chacun assume et connait ses fantasmes et ses névroses et les soigne grâce à des exutoires virtuels. Mais ceux-si sont-ils suffisants ? Pas vraiment, si l’on en croît le narrateur. Qui n’est pas vraiment l’homme sain que l’on pense saisir en début de nouvelle. A l’heure du grand déballage permanent de ce que nous sommes, de ce que nous pensons et de ce dont nous avons envie, la nouvelle cogne fort.


Le texte de Bernard Camus est un très court essai sur l’opposition violente qui peut exister entre les notes confidentielles et les nouvelles traitées par les medias… Surprenante bien qu’un peu déroutante. Une bonne remise en question de tous les flux d’informations auxquels nous sommes d’ores et déjà soumis. « Spam » de James Mucchielli nous interroge sur la publicité ciblée mais aussi sur la publicité comme arme de guerre ou plutôt la suggestion mentale utilisée comme arme de guerre… On dit bonjour aux gentils moustiques qui nous piquent et nous mettent en tête de gentils transmetteurs… C’est parti pour une sollicitation perpétuelle, ciblée et envahissante, directement dans nos crânes. De quoi péter sérieusement un câble. La publicité n’a pas de limite, il faut vendre, après tout.

On enchaîne avec « 78 ans » de Camille Leboulanger, une gentille réflexion sur la pression sociale, sur la norme et sur la volonté permanente de nos sociétés, l’un de ses dénominateurs communs : ne pas vieillir, coûte que coûte. La nouvelle a le mérite de poser la question suivante : « que ferions-nous si nous étions confrontés au même dilemme que Jacques ? » … J’ose espérer vieillir avec les mêmes certitudes que lui.

Ayerdhal nous livre ensuite un texte dont il est coutumier, à savoir un texte enragé, froid, engagé et cynique sur la modification des paysages urbains. Celui de Paris se prête tout à fait à la comparaison. On nettoie, on aseptise, on contrôle, on élimine les nuisibles et les pauvres, tout cela sous couvert d’améliorations et de belles structures. Et puis les puces pour circuler, acheter, s’enregistrer. Oh. Wait. Navigo. Cette nouvelle, c’est finalement un compte-rendu de session plénière à la Mairie de Paris avant les grands travaux que nous vivons depuis une décennie. Moche.

« Le regard » de Jérôme Olinon est une ode à l’aide et à l’amour. L’amour pour l’inconnu rencontré par hasard, l’aide à un étranger, à un immigré en situation clandestine, considérée comme répréhensible dans notre beau pays. Une aide que l’on refuse de donner, un amour que l’on donne sans en accepter les conséquences. Et une claque finale d’une grande brutalité. Comme quoi, même au service d’un état qui peut tout voir si l’on décide de s’asservir comme le narrateur l’a fait, il existe encore une once d’humanité.

« Remplaçants » de Gulzar Joby aborde quant à elle la délicate question du contrôle enfant / parent, de plus en plus présent, laissant de moins en moins de place à la folie infantile, aux expériences nécessaires de l’adolescence et de la vie. Alors, des remplaçants issus des banlieues dont les parents n’ont pas les moyen de traquer les enfants ? Cela semble logique. Froidement logique et horrible à envisager. Surtout si on laisse entendre une extension encore plus poussée du système comme le laisse entrevoir l’auteur. Glaçant.

Et les autres nouvelles ? Je ne vais pas toutes vous les énumérer. Elles sont excellentes, effarantes, elles font peur, noircissent un tableau de nos réalités déjà bien grisé au fil des années. Un consommateur non identifié dans une base de données, capable de faire tomber une société spécialisée dans le référencement de clients. Une justice rendue par un seul homme, théoriquement infaillible et pourtant humain à la base. L’abandon de toute vie privée vis à vis de notre partenaire au nom d’une fusion des pensées et des souvenirs, adieu petit jardin secret qui fait notre individualité. Une balade dans les limbes du souvenir de l’enfant aimé et surprotégé, mort malgré tout, et encore un Alain Damasio brillant. Les arphides RFID et leurs pirates, objets badgés, pucés, traqués et référencés au sein d’un réseau global, des profils utilisateurs modifiables à l’envi et réorientables par qui est dans le système. Le contrôle d’êtres humains consentants au premier abord avant d’être pucés et ne plus être maîtres de leurs mouvements.

Enfin, « le spam de trop » de Philippe Curval. Peut-être la nouvelle qui m’aura le plus retourné. Parce qu’elle traduit ce à quoi je pense aspirer au fond de moi. Parce qu’elle démontre que ces aspirations peuvent se révéler un nouveau piège, plus terrible encore que notre réalité de sur-connectés. Effrayant. La pire de toutes. Et pourtant la plus tangible aussi. Et si on abandonnait tout ?

Les deux dernières nouvelles achèvent ce recueil avec talent dans des sociétés où les morts se font refaire le dentier, un monde complètement pro-vie où toute interruption de grossesse semble être le crime absolu, ultime. Pro-vie jusqu’au bout, même après la mort. Et puis le point aveugle. Vous savez, cette dernière petite zone de non-contrôle, au détour de quelques ruelles. Pas de caméra, pas de réseau, pas de tracking. La liberté. Les pulsions. Les envies. Libres.

Le recueil s’arrête. J’en veux encore. Ou plutôt non, je n’en puis plus, j’ai besoin de respirer. De couper Facebook, de couper Twitter, de couper le blog, de partir loin. Comme à chaque fois que je lis des voltés. C’est quand l’éveil ?

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