Demain, une oasis – Ayerdhal

Après son splendide Mytale et le merveilleux Etoiles Mourantes, je me suis attelé cette fois-ci à un très court roman d’Ayerdhal, publié en 1992 (j’insiste sur ce point) : Demain, une oasis. Couronné du Grand Prix de l’Imaginaire, réputé pour être un roman extrêmement engagé et nerveux et décrit comme tel sur la quat’…

Il était moitié médecin moitié technocrate et exerçait à Genève. Il avait un nom. Il n’en a plus : on le lui a retiré un soir, avec le reste de son existence. Une limousine devant, une derrière, un coup de freins, des portières qui claquent, un pistolet-mitrailleur, deux baffes bien assénées, une cagoule, des jours dans une cave sous perfusion et somnifères… Normal pour un kidnapping ! C’est au réveil que ça commence à clocher, quelque part dans un désert africain, à côté d’un vieillard gravement gangrené, quand un commando humanitaire lui confie la responsabilité médicale du village dans lequel il l’abandonne.

Une grosse claque. Voilà ce qui reste de ces quelques heures de lecture effectuées d’une traite alors que le sommeil se refusait à moi. Pendant toute la lecture de ce livre d’anticipation humanitaire et technologique (après tout, on y parle de conquête spatiale en cours…), je me suis rappelé qu’il avait été écrit en 1992. 1992, bordel. Sa puissance est intacte, son propos d’une actualité morbide et sa violence prenante, assommante. L’écriture d’Ayerdhal n’y est pas pour rien. Sa capacité à jouer des mots, à les tourner, à assembler des phrases complexes mais lisibles comme de l’eau de roche, transforment ce livre en une profession de foi humanitaire et politique, en une analyse froide, nette, sans pitié des oppositions Nord/Sud, de nos petites mesquineries, du néo-colonialisme, de ces hommes de paille que nous avons placé un peu partout à la tête des pays saignés à blanc par nos soins, etc.

Reste aussi à la lecture de ce livre un goût amer, mélange de bile, de sang et d’humeurs gangrenées, le goût de la lâcheté, de l’immobilisme. Le nôtre. S’il a été écrit en 1992 dans une prospective futuriste de fin de XXIème siècle, ce livre traite au final des misères de la fin du XXème. Misères qui se sont aggravées en ce début de XXIème. Faim, sécheresse, exode, j’en passe et des meilleures même si les caméras de nos chaînes d’information n’en ont plus rien à foutre et n’en montrent quasiment rien. L’indigence sans guerre, ce n’est pas vendeur. Les guerres de libération pseudo-religieuses, c’est mieux. D’ailleurs c’est bien drôle, Ayerdhal en parle dans ce livre. Ainsi que des gens qui triment pour aider avec des moyens infimes alors que les budgets alloués à la guerre, à la vente d’armes et autres petites merveilles d’humanisme permettraient de résoudre bien des soucis. Mais bon, l’Afrique du centre meurt à peu près en silence… pourvu que ça dure.

Du coup j’ai un peu mal au ventre, un peu mal au coeur. Et la sensation de vivre dans un cancer. Bon. Je l’avais déjà avant de lire ce livre, bien heureusement. Reste que je ne fous pas grand chose à part lire ce fieffé Ayerdhal, toujours engagé, grognant, gueulant, cognant, nous assénant ses mots et ses univers.

Je ne sais pas si ce livre a pour vocation de faire naître d’autres vocations. J’en doute. Puisque l’humanitaire, dans la définition que lui donne ce livre, n’en est pas une. C’est quelque chose que l’on impose, que l’on s’impose. Pour lutter contre la merde du monde. Même si comme Ayerdhal le dit, il serait tout aussi stupide de se priver de certains plaisirs que la vie nous offre. Il faudrait simplement que tout le monde y ait droit. Utopie. Parce que tout ça c’est l’égoïsme, l’Interne, l’égoïsme.

Laissons Ayerdhal conclure avec le paragraphe suivant.

C’est dans ces moments que je vous maudis tous, pas parce que vous n’avez jamais levé un doigt, mais parce que le désert n’existe que de votre luxe et de votre puissance. Je ne dirai jamais au président contre quoi, contre qui il lutte réellement. Je ne vous demanderai même pas de nous laisser rêver, ce serait vous autoriser à ne nous en laisser qu’un rêve. Je veux juste que vous sachiez ce qui se passe dans l’autre monde, celui d’à côté, le tiers.

Bref, lisez ce livre.

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