La vie éternelle – Jack Vance

Aaah, Jack Vance ! Ce conteur parmi les conteurs de la SF. Il est l’un de ceux dotés du talent incomparable de nous faire voyager profondément, de nous plonger dans un univers « autre » avec une facilité déconcertante tant son écriture fluide coule, coule et décrit des choses étranges et pourtant tangibles. En fait, Jack Vance est à la SF ce que les explorateurs étaient à l’humanité : un témoin de voyages extraordinaires.

Et la Vie Eternelle ne coupe pas à ce constat en nous plongeant dans un futur assez lointain mais dont la société reflète en fait parfaitement les névroses dont nous souffrons actuellement. La pente, la pente, la pente ! à opposer à notre carriérisme, à notre consumérisme et à notre volonté toujours plus grande et avide d’un confort matériel et d’une vie meilleure (selon les critères occidentaux bien sûr). La pente, c’est en fait la pente de vie, propre à chaque individu de la dernière mégapole de la Terre, Clarges, c’est elle qui rythme la vie de chaque individu s’inscrivant sur les listes de l’Actuaire et voulant progresser dans la société par son mérite. En jeu  : devenir Amarante, autrement dit obtenir la vie éternelle. Chacun naît gluron (contraction de gai luron), un homme libre non soumis à l’Actuaire, vivant très bien mais moins longtemps, 92 ans d’espérance de vie moyenne, cela reste honnête non ? Suite à l’inscription à l’Actuaire, ce sont les phyles qui s’ouvrent à vous : Couvée, Calte, Troisième, Seuil et enfin Amarante. Cinq groupes, cinq castes répondant à un quota de population précis et régulés par les assassins qui viennent vous chercher quand vous atteignez le bout de votre ligne de vie… Basique, efficace, quasiment inhumain.

On suit dans le roman le parcours de Gavin Waylock, un gluron prêt à tout pour devenir Amarante. Son passé est trouble, son avenir l’est tout autant, il est en fait le catalyseur, l’observateur de cette société en apparence parfaite mais dont un quart de la population vit dans des dispensaires, macatonique, c’est à dire oscillant entre des phases maniaques et catatoniques. Ces gens sont brisés par leur quête de pente, par leur volonté de s’améliorer, par leurs faiblesses ou par le stress. Et Gavin Waylock se balade, cherche des moyens de gagner de la pente, met en branle des évènements dans son entourage. Sa quête sans pitié, à la limite de l’amoralité voire complètement amorale, va bouleverser le quotidien de Clarges, déjà en proie aux troubles malgré la soupape de sécurité que représente Carnivalle, cette ville à l’écart où tout est admis, tout est possible.

Jack Vance nous brosse donc le portrait d’une société en apparence équilibrée, survivante d’un chaos mondial qui a vu l’éradication quasi complète de l’humanité. Clarges est en fait l’un des tous derniers berceaux de civilisation, maîtrisant la conquête des étoiles lointaines, bâtie sur un système verrouillé et à priori fonctionnel mais en fait terriblement bancal. Donnant à son héros l’aspect affable du débrouillard, de l’ingénu, de l’intelligent, il ne cherche pas pour autant à cacher son manque total de pitié, sa détermination à arriver au faîte du système et finalement son inhumanité : un carriériste absolu.

Dans une trame de SF d’un réalisme confondant, c’est en fait notre société qui se retrouve dépeinte dans ces quelques centaines de pages qui se lisent à toute vitesse et ce futur ne semble être qu’une suite logique à certains de nos problèmes actuels : pénurie de place, pénurie de moyens… cachée derrière quelque chose qui pourtant paraissait une belle idée : rétribuer les citoyens en fonction de leur mérite. C’était oublier ce qu’est l’Humanité et tous ses travers. A lire et à méditer un peu.

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