Les larmes d’Icare – Dan Simmons

Dan Simmons m’a déjà prouvé qu’il savait tout aussi bien écrire de la science-fiction que du fantastique, mais qu’en est-il d’un roman traditionnel dénué de tout élément imaginaire ou à la limite du possible, simplement poétique ? Les larmes d’Icare est un parfait exemple de l’excellence de son écriture, quel que soit le domaine littéraire abordé.

Il a marché sur la Lune lors d’une mission Apollo, une épopée qui appartient maintenant à l’histoire ancienne. Pourtant, il continue d’être hanté par cette expérience magnifique et se sent, sur Terre, comme l’albatros du poète, englué dans le rêve déçu de toute sa génération. Comment Richard Baedecker retrouvera-t-il ses ailes ? Un grand voyage à la recherche d’une raison de vivre.

On suit donc ici le destin post-lunaire d’un astronaute, Dick Baedecker, paumé dans sa vie, tant professionnelle que personnelle. Du début du roman où il retrace les souvenirs de cette escapade sur la Lune et le premier voyage de notre protagoniste principal, l’auteur s’attache à la description des sensations, des sentiments, des pensées profondes du narrateur, détaillant avec la précision d’un scalpel son mal-être et sa conscience du non-sens de sa vie.

Car oui, comment vit-on après avoir foulé la Lune alors que sa famille est partie à vau-l’eau, alors que sa carrière professionnelle ne rime à pas grand chose si ce n’est à faire valoir son expertise d’ex-astronaute (en partant du principe que les astronautes sont des personnes assez exceptionnelles intellectuellement) et qu’au final on est prisonnier de ce qu’on pense être un lieu de pouvoir unique que rien ne pourra égaler ?

Dan Simmons aborde en fait dans ce livre un thème tout à fait universel planqué derrière une destinée peu commune d’un homme ayant volé et survolé notre petit bout de caillou paumé dans l’univers : la quête de sens à la vie, la quête de lieux de pouvoir, de lieux qui nous marquent à jamais. Et cette quête commence en Inde où Dick est à la recherche de son fils perdu à ses yeux, cherchant lui aussi des réponses dans un ashram d’un pseudo-gourou mystique. Cette rencontre, infructueuse, lui fera tout de même rencontrer la petite amie de son fils, une rencontre qui va servir de fil rouge au reste des pages à venir.

Retour au pays, retour dans sa région d’origine pour une fête en son honneur, démission de son travail, retrouvailles avec ses anciens équipiers et amis… tout y passe tandis que Simmons se régale dans ses descriptions et manie à merveille sa capacité à nous immerger dans ses décors et sa poésie. De la Lune, tangible, à l’Inde, aussi éblouissante ici que dans le Chant de Kali, en passant par le fin fond de ruralité des Etats-Unis ou encore la sauvagerie des montagnes du Nebraska, on est en plongée, en apnée tandis que s’égrènent les pensées de notre narrateur. Il se régale aussi dans sa charge contre les cultes qui assomment l’Amérique avec ses shows évangélistes et toutes les écoles de pensées débilitantes qui transforment irrémédiablement des gens brillants en bien-pensants à vomir.

L’ensemble est quelque peu lent, long, très progressif et pourtant très intense car il nous plonge nous aussi dans des réflexions qui ne sont pas de notre âge mais qui traduisent pourtant, avec 20 ans d’avance, les interrogations que notre génération se pose : quel sens donner à notre vie ? Un travail fixe, une famille, la réussite ? Mais où sont les lieux de pouvoir là-dedans, où sont les rencontres qui ont sur nous un effet d’absolution ?

Le roman répond à tout cela, peu à peu, et m’aura au moins convaincu de plusieurs choses : ne jamais couper ses propres racines, ne jamais transvaser ses questions profondes dans des cultes aux réponses bien trop faciles et enfin, voyager, chercher, trouver. Facile à dire quand on bénéficie d’un train de vie très correct… mais je me suis plu à m’imaginer en astronaute un peu largué cherchant un second souffle, une nouvelle naissance. A lire et à méditer, sans hésiter.

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