La Fille Automate – Paolo Bacigalupi

La Fille Automate, c’est l’histoire du prix Locus du premier roman attribué à une œuvre visionnaire et engagée, c’est une ode à la Nature salopée, vivante, modifiée, mortelle mais aussi effroyablement belle et vivace. En fait, La Fille Automate, c’est l’un de ces romans qui ne te laissent pas indemne, t’aspirent, te mettent une petite paire de claques et te recrachent dans ton monde. Ton monde, d’ailleurs, tu ne le regarderas plus jamais vraiment pareil et tu y verras avec toujours plus d’acuité les monstruosités de demain en pleine Expansion.

La sublime Emiko n’est pas humaine. C’est une créature artificielle, élevée en crèche et programmée pour satisfaire les caprices décadents d’un homme d’affaires de Kyoto. Êtres sans âme pour certains, démons pour d’autres, les automates sont esclaves, soldats ou jouets pour les plus riches, en ce XXIe siècle d’après le grand krach énergétique, alors que les effets secondaires des pestes génétiquement modifiées ravagent la Terre et que les producteurs de calories dirigent le monde. Qu’arrive-t-il quand l’énergie devient monnaie ? Quand le bioterrorisme est outil de profit ? Et que les dérives génétiques font basculer le monde dans l’évolution posthumaine ?

Le Diable Vauvert a trouvé une petite perle, sûrement pas tout à fait parfaite mais dotée d’un nombre respectable de qualités. Si je devais me contenter d’une seule d’entre elles, je choisirais indubitablement l’univers que Paolo Bacigalupi a dépeint. La quatrième de couverture, un poil aguicheuse, ne fait que donner un aperçu de ce que l’auteur décrit, détaille, fait vivre sous nos yeux de lecteurs : un monde transfiguré, transgénique et passablement usé par des décennies de luttes biologiques et énergétiques. Pourtant, ce monde vit, déborde d’énergie et d’idées pour relever le défi de l’absence de pétrole, la difficulté de gérer les calories, de les produire, de les stocker.

L’Europe n’est plus l’Europe, les États-Unis se sont effondrés face à la disparition de la ressource pétrolière, le moyen-Orient n’est pas abordé tandis que l’Asie souffre, chacun de ses pays présentant une facette différente. A la Malaisie le fondamentalisme religieux, au Japon l’usage brillant des technologies, y compris celles qui permettent de créer les fameux automates et les « dix-mains »… et puis il y a la péninsule indochinoise et ses alentours. L’Inde, la Birmanie, le Vietnam, ils ont tous chu face à la toute-puissance des semences modifiées, de la rouille vésiculeuse ou de la cibiscose, sans même parler des charançons ivoire… Reste la Thaïlande, utopiste, protectionniste, indépendante, rongée de l’intérieur par des luttes de pouvoir, partagée entre le Commerce, nécessaire et l’Environnement, vital. Monsanto est une entreprise caritative au regard de ce que peuvent faire AgriGen et ses consœurs dans ce livre. Le monde est devenu un terrain de bataille exceptionnel pour les multinationales qui ont entraîné des pays entiers dans leur chute.

Encore n’ai-je pas parlé de tout ici et n’ai-je fait que vous dresser un petit tableau, une petite fresque d’un monde devenu fou et aux équilibres modifiés. Paolo Bacigalupi nous y plonge au travers d’une galerie de personnages torturés et d’une écriture (et traduction) brillante, riche de vocabulaire mais aussi savamment nourrie de mots thaï (sans abus…). Nous y suivons donc des membres du Ministère du Commerce, de l’Environnement, un entrepreneur farang travaillant en réalité pour AgriGen, la pègre locale et moins locale et ainsi de suite. Bien sûr, il y a aussi la Fille Automate sur laquelle je ne reviendrai pas car elle est la pièce maîtresse, vous vous en doutez et je ne souhaite point trop en révéler à son sujet. Chacun des personnages présente en tout cas une double facette, plus ou moins découverte, plus ou moins prononcée selon le moment du roman.

J’ai fait lire la quatrième de couverture à Moeity, il n’a pas bronché, hésitant mais tranchant l’air d’un « ça a l’air d’un livre engagé ». J’étais assez d’accord avec lui, je le suis encore plus… et je ne saurais au final que trop lui conseiller ainsi qu’à Lousia, surtout suite à ce billet. En sortant de la Fille Automate, on est riche de nombreux détails sur le monde qui risque bien de nous entourer, qui nous entoure déjà en fait, en partie. C’est… effrayant et ça m’a rappelé l’excellence du Fleuve des Dieux.

Lisez-le.

2 Commentaires

    • Alors, je dirais que le style, s’il n’est pas « exceptionnel », n’est pas non plus limité à une simple description des faits et gestes. C’est travaillé sans en faire des caisses au niveau des tournures de phrases.

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