Lectures

Du sel sous les paupières – Thomas Day

Posté par le 1 mai 2012 dans Lectures | 2 commentaires | 50 vues |

Après Daemone, je ne m’attendais pas à voir un nouveau livre de Thomas Day avant quelques temps, aussi-je ai été un peu étonné de voir celui-ci paraître ! Point de space-opera trashy cette fois-ci mais un livre trans-genres. Difficile au premier abord de savoir de quoi il va en retourner tant le résumé semble vague, un peu nébuleux, pas forcément très engageant d’ailleurs, comme cette fameuse brume de guerre que l’on imagine volontiers coiffant notre horizon d’ici quelques années. Une chose est sûre, on nous vend de l’aventure et de l’amour. Soit.

Saint-Malo, 1922. Sous la brume de guerre qui recouvre l’Europe depuis la fin de la Grande Guerre, Judicaël, seize ans, tente de gagner sa vie en vendant des illustrés. Mais, pour survivre et subvenir aux besoins de son grand-père, il lui arrive de franchir légèrement les bornes de la légalité. Jusqu’au jour où il rencontre la belle Mädchen. Et lorsque celle-ci disparaîtra, Judicaël fera tout pour la retrouver, en espérant qu’elle n’ait pas croisé la route d’un énigmatique tueur d’enfants surnommé le Rémouleur.

La première partie du roman qui suit Judicaël est en tout cas extrêmement rythmée et nous plonge dans un Saint-Malo sombre et miséreux, violent et vivant à la fois. Le cadre tient donc d’un bon mélange d’uchronie et de steam-punk. Uchronie car nous nous situons dans un cadre historique différent de celui qui a vu le jour à la suite de la première guerre mondiale, steam-punk car ce cadre historique a modifié notre façon de faire les choses. Le monde que Thomas Day décrit intègre des éléments technologiques inédits pour l’époque mais aussi quelques créations et évolutions liées à la fin de la guerre et aux recherches toujours florissantes en terme d’armement. L’auteur a aussi bien dépeint cette ville au travers des yeux du jeune homme, surnommé l’Apache, qui la parcourt par monts et par vaux. Saint-Malo est un foyer populaire et technologique. Effroi et horreur garantis dans cette partie sombre et glaçante du roman.

Là où Saint-Malo s’avère être le cœur steam-punk du roman, Guernesey marque la frontière entre ce monde rationnel et celui, mystérieux, de l’Irlande et de ses créatures légendaires. La seconde partie du roman s’attache à développer cet imaginaire, à lui donner corps et cohérence. J’ai n’ai pu m’empêcher de penser à l’excellent Roi du Matin, Reine du Jour de Ian McDonald en lisant ces lignes. Le traitement est bien évidemment différent mais j’ai retrouvé dans Du sel sous les paupières cette Irlande intrigante et profonde. Après l’uchronie et le steam-punk, la légende irlandaise et ses personnages hauts en couleurs.

Je le disais en ouverture, les maîtres mots du roman, que ce soit à Saint-Malo, à Guernesey ou en Irlande, sont l’aventure et l’amour. Si l’aventure est particulièrement bien traitée, j’ai parfois eu un peu plus de mal avec la « simplicité » de la relation entre Judicaël et Mädchen. Trop adolescent, trop facile dirais-je. A ces deux thèmes s’ajoutent des amitiés en apparence impossibles, chaque chapitre apportant son lot de personnages hauts en couleur, très différents de Judicaël mais guidés finalement par les mêmes idéaux.

Ce mélange des genres, risqué et potentiellement bancal s’il était mal maîtrisé, prend ici une belle ampleur, régalant l’imaginaire du lecteur tout en servant une histoire certes simple, mais cohérente et plaisante à lire. Les quelques mots de l’auteur indiquant que ce livre est destiné à son fils, renseignent encore plus sur la manière dont il faut appréhender ce livre : avec des yeux d’enfant émerveillé et un petit sourire adulte aux lèvres, savourant certains traits d’humour ainsi que la juste intégration de personnages historiques détournés de leur destinée originelle. Au final, Thomas Day signe un livre à la fois sombre et rafraîchissant, à dévorer pour s’évader quelques heures.

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La vie secrète et remarquable de Tink Puddah – Nick DiChario

Posté par le 17 avr 2012 dans Lectures | 0 commentaires | 20 vues |

Il y a des bouquins qu’on aborde avec un brin de circonspection… Premier roman, une approche assez inédite du contact humain/extraterrestre mêlant Amérique profonde et parti pris de laisser dans l’ombre les origines de ce fameux Tink Puddah, être contrefait, ressemblant peu ou prou à un être humain que la vie n’aurait pas gâté en plus de l’affubler d’une peau bleue.

À la mort de ses parents, alors qu’ils venaient d’arriver sur Terre, Tink Puddah est livré à lui-même. Malgré sa peau bleue et sa difformité, il est recueilli par un couple qui vit en Pennsylvanie, au coeur de la forêt. Mais sa survie n’est pas assurée dans ce pays où le simple fait d’être noir vous met en danger de mort. Et lorsqu’il est tué d’une balle dans la tête, personne ne se soucie vraiment de savoir qui a bien pu l’abattre. Pourtant, ceux qui l’ont connu se souviennent d’un être doté d’une intelligence rare et d’une gentillesse à toute épreuve. Ainsi se révèle la vie secrète et remarquable de Tink Puddah.

Le roman commence par la mort et sera hanté par celle-ci : tout d’abord celle des parents de Tink, puis la trouvaille macabre du corps de celui-ci. De ces deux éléments fondateurs, bornes temporelles, l’auteur tire deux récits qu’il met en résonance, oscillant les évènements passés sur la vie de Tink Puddah et sur les éléments postérieurs à sa mort.

A l’aube de la Guerre Civile, Tink Puddah trace une route d’incompréhension et d’intégration difficile, face à ce qui gêne tout un chacun dans un monde austère, rétrograde et conservateur : la différence. On le traite de nègre alors qu’il est très visiblement bleu, voilà un rapide exemple de l’ignorance et de la bêtise crasse des gens qu’il est amené à croiser parfois : différent = nègre = danger = coupable idéal. Et ainsi de suite. Mais la vie de Tink Puddah est aussi remplie de quelques douceurs et belles rencontres, venant tempérer la noirceur certaine du roman.

D’un autre côté, le même monde perdure même s’il est marqué par la vie secrète et remarquable du petit homme bleu. Chacun cherche à trouver les causes de sa mort, d’aucuns souhaitent politiser la chose à un niveau local tandis que l’histoire se focalise sur celui qui aura toujours tenté de le convertir à sa religion : le pasteur Jacob Piersol. Ladite religion trône d’ailleurs en pièce maîtresse du roman qui se révèle finalement plus être une réflexion sur les différences, sur le prosélytisme et la liberté de (non-)croyance aux États-Unis de l’époque (et d’aujourd’hui ?) qu’une œuvre de science-fiction au sens traditionnel du terme.

Le roman est court et se lit rapidement, posant de bonnes bases de réflexions et arrachant quelques jolies sensations même si je préfère de loin les Voisins d’Ailleurs de Clifford D. Simak (et le second tome qu’il faut que j’achète et lise d’ailleurs). Un auteur à suivre quoiqu’il en soit.

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Sylvain Tesson – Petit traité sur l’immensité du monde

Posté par le 2 avr 2012 dans Lectures | 0 commentaires | 47 vues |

Il y a des gens qu’on entend dans sa télévision, on trouve qu’ils parlent bien, on apprécie le phrasé, la musique des mots, le choix des intonations. On aimerait les lire. Aussi ai-je découvert au travers d’un cadeau que Sylvain Tesson écrivait, qu’il était même plutôt prolifique et avait signé ce « Petit traité sur l’immensité du monde », essai sur ces personnages qui traversent le monde à pied, qu’il nomme les wanderer, foulant le monde sans rien en attendre si ce n’est d’être toujours source de vie, de découvertes et d’enchantement.

Pour ralentir la fuite du temps, Sylvain Tesson parcourt le monde à pied, à cheval, à vélo ou en canot. Dans les steppes d’Asie centrale, au Tibet, dans les forêts françaises ou à Paris, il marche, chevauche, escalade aussi les monuments à mains nues. Pour mieux embrasser la terre, il passe une nuit au sommet de Notre-Dame de Paris, bivouaque dans un arbre ou sous un pont, construit des cabanes. Cet amoureux des reliefs poursuit le merveilleux et l’enchantement. Dans nos sociétés de communication, il en appelle à un nouveau nomadisme, à un vagabondage joyeux. Ce Petit traité sur l’immensité du monde est un précis de désobéissance naturaliste, une philosophie de poche buissonnière, un récit romantique contre l’ordre établi.

L’auteur à la plume toujours leste et agréable à mes yeux signe une série de textes relatant tant ses expériences que ses réflexions sur ce vagabondage volontaire emprunt de poésie et d’une certaine forme de romantisme réaliste. De la définition du wanderer en passant par une traversée du Baïkal tout sauf « by fair means », sans oublier un texte d’une violence extrême sur la conditions des femmes dans le monde, on se prend à apprendre, à écrire, à réfléchir avec lui. On ne peut aussi s’empêcher de revoir sa façon de voyager, de s’imaginer faire de même. Difficile. Tellement à contre-courant de nos habitudes, de mes habitudes. Toujours pressé, voulant toujours voir un maximum de choses, cherchant l’émerveillement à tout prix.

J’ai aussi beaucoup apprécié ses réflexions sur la géographie, la topologie et autres sciences du paysage : un régal. Que dire aussi de ce texte sur ses expériences de grimpette sur les différents monuments et cathédrales si ce n’est qu’il est un appel à faire de même tant ses descriptions font envie. Le texte dans son ensemble est court, très court, trop court. C’est le principe d’un essai me direz-vous… mais j’aimerais savourer encore et encore la jolie musique de ses mots et son ton parfois docte, acerbe ou poétique.

Ce livre n’aura pas fait long feu mais je crois que j’ai bien envie d’en faire mon livre de chevet lorsque je parcourrai le monde. Non pas pour faire comme lui, je pense qu’il faudrait que j’accomplisse une petite révolution interne pour ce faire, mais au moins pour tenter d’injecter dans mes pérégrinations quelques uns des leçons que j’ai apprises en dévorant ce livre.

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Ad Noctum, Les Chroniques de Genikor – Ludovic Lamarque et Pierre Portrait

Posté par le 23 mar 2012 dans Lectures | 0 commentaires | 127 vues |

Une belle couverture qui me parle, une quatrième un peu aguicheuse, deux noms totalement inconnus : je ne savais pas trop quoi penser de ce roman écrit à quatre mains par deux auteurs issus de domaines créatifs, à savoir la photographie et le graphisme. Disons plus simplement que j’étais prudent, ne sachant pas trop sur quel pied danser, comme toujours dans le cadre d’un premier roman me direz-vous !

Grâce à sa large gamme de produits, summum de l’ingénierie génétique – clones, androclones, prosticlones, hybrides, thérapies géniques -, Genikor répond à tous vos besoins, devance tous vos désirs. Pour vivre le meilleur sans avoir à redouter. Le pire, laissez-vous tenter par nos clones de plaisir. Pour l’ennui, osez une de nos chasses Zaroff, sur les traces d’une manticore ou d’un cro-mag. Pour la guerre, envoyez nos satyres la gagner à votre place. Même pour la mort et la pénurie d’eau potable, Genikor a une solution. Chaque jour nous donnons la vie. Avec AD Noctum, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait nous présentent, non sans humour noir, la multinationale génétique de demain, en route vers le rêve de tout un chacun : beauté et immortalité. Un rêve qui ne sera pas donné à tout le monde.

Ces Chroniques de Genikor, car il s’agit bien de chroniques, s’étalent sur plusieurs générations de personnages tous liés les uns aux autres par un quelconque ancêtre commun. La filiation, avec en filigrane l’influence plus ou moins diffuse de Genikor, sert de trame à autant de nouvelles qui vont servir à présenter telle ou telle invention de la multinationale reine de la génétique. Disons que ce roman est à la fois décousu et bien construit et cohérent. Le lecteur se retrouve balancé d’une histoire à l’autre, à la fois émoustillé par les nouveaux thèmes abordés et rassuré en cherchant et trouvant le lien avec la ou les nouvelles précédentes. Déroutant.

Cela commence avec les satyres, machines de guerre et chimères à la fois, réflexion sur l’usage de la guerre régressive face à la Chine, sale, à l’ancienne, faite de massacres et de viols alors que le côté opposé utilise quant à lui avec bonheur le contrôle climatique. On continue avec les clones destinés à un usage sexuel en observant la vie quotidienne des Cités-Dômes, sobre, sans intérêt, mélange de survivance et d’obligations sociales. La Terre ravagée n’invite pas trop à la balade, plutôt à la chasse et c’est bien ce que l’on découvre dans une autre chronique avec les Cerbères et autres hommes de Cro-Magnon. L’ensemble est un mélange de quêtes identitaires et de réflexions et élucubrations sur la génétique, ses dérives et son impact sur l’humain.

L’écriture est généralement belle même si la méthode narrative change régulièrement. Le contenu est quant à lui un peu inégal, certaines nouvelles étant particulièrement puissantes et violentes, d’autres plus contemplatives et moins chargées émotionnellement. Genikor se fait en tout cas de plus en plus présente, de plus en plus odieuse, de plus en plus obsédante et inhumaine, gérant l’humain, lui dictant son « Genikor way of life » et le coupant de ses racines. L’ensemble est surprenant et réserve un gros lot de surprises, beaucoup d’émotions aussi pour certaines, toujours des chutes marquantes, parfois inattendues.

Je suis très satisfait de ce que j’ai lu et de l’impression de force qui se dégage du roman, mais aussi partagé car j’en voulais plus. J’ai souffert de la frustration de la nouvelle, vous savez, celle que l’on lit et qu’on souhaiterait voir étendue à un roman de 500 feuillets. Mais j’ai aussi souffert de la frustration du roman où l’on repère des idées succulentes mais où l’on voudrait une trame plus construite, pas un méli-mélo oscillant en permanence entre le roman et les nouvelles indépendantes. Ludovic Lamarque et Pierre Portrait ont donné naissance à un univers puissant, intéressant et propice à l’écriture autour des thématiques qu’ils semblent affectionner : la vie, l’humain, la génétique, notre rapport aux autres et au reste de la planète et ainsi de suite. Certaines de ces nouvelles mériteraient une seconde vie, un roman dédié qui intégrerait plus légèrement les thématiques des autres « chroniques »… Si d’aventure les auteurs (et l’éditeur) souhaitaient se lancer dans une telle affaire, je leur en saurais gré !

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Mimosa – Vincent Gessler

Posté par le 14 mar 2012 dans Lectures | 0 commentaires | 165 vues |

Après Cygnis, salué par la critique lors de sa sortie, le second roman de Vincent Gessler était attendu avec une certaine impatience ! Il y a un an, j’avais eu l’occasion d’en lire quelques pages, pages qui étaient alors un mélange de blague prenant corps, de travail sérieux en cours et d’interrogations quant à une éventuelle publication d’un truc aussi barré et surtout radicalement différent du premier roman. Je me souviens bien de ces quelques pages, j’avais déjà pas mal rigolé même si je me demandais où l’auteur voulait en venir, la quatrième de couverture étant elle aussi bien mystérieuse…

Qu’ont en commun Lambert Wilson, Adolf Hitler, le docteur Snuggles, Jésus-Christ, Philippe Katerine et James Brown ? Ils participent tous à une folle aventure au cœur de Santa Anna, ville emblématique d’un monde devenu végétarien, où la mode est d’être le sosie d’une personne célèbre, réelle ou fictive… Sauf Tessa. À la tête de l’agence Two Guns Company & Associates, elle enquête sur un mystérieux souvenir enregistré, sans se douter qu’elle va au-devant d’étonnantes révélations sur son passé. En compagnie, bien sûr, d’Ed Harris et de Crocodile Dundee. Entre contemplation philosophique et action survoltée, Mimosa nous entraîne dans une saga improbable où se télescopent clones, doubles virtuels, intelligences artificielles, légendes du crime et du cinéma.

Là où j’avais un peu peur d’un grand délire permanent ne servant pas à grand chose, je me suis retrouvé confronté à un grand délire permanent servant de trame à une grande réflexion sur la mémoire, le souvenir et la construction de l’identité en fonction de la perception intacte ou déformée desdits souvenirs. L’utilisation des thèmes du sosie, du clone et de l’IA offrent finalement, sous couvert de délire jouissif bourré d’un nombre incalculable de références, le terreau idéal à cette réflexion sur l’identité mémorielle et plus généralement sur l’identité.

Le roman est extrêmement dynamique (trop ?) et Vincent Gessler alterne à l’envi les phases d’action les plus brillantes et les réflexions introspectives de son personnage principal, Tessa. Cet oignon aux multiples couches sert de base, de miroir plus ou moins déformant aux différents protagonistes, tous aussi barrés et nettement plus détaillés que dans Cygnis à mes yeux. Son statut très particulier dans l’échiquier des personnages permet à l’auteur de dérouler ses questions et ses révélations tout en maintenant un rythme haletant servi par une écriture à laquelle je suis toujours sensible, un bon mélange de précision, de subtilité et de rythme sans cette prétention stylistique qu’ont certains auteurs.

Je ne vous en dirai pas plus sur l’environnement général du roman, sur Santa Anna, sur les innovations technologiques que Vincent Gessler a semé un peu partout dans ses pages, sur l’intrigue bien évidemment ! Mimosa est plus un roman de « personnages » qu’un roman d’ambiance même si l’univers créé par l’auteur, qu’il soit proche ou lointain au travers de quelques références au reste du monde, est très intéressant. L’ensemble est un melting-pot de réflexions, un joli bazar de tendances SF. C’est au final bien ficelé et source de pas mal de sourires et de quelques rires, voire d’un ou deux fou-rires. Mimosa est un OVNI dans le paysage SF, un pari risqué et clivant car si j’ai globalement apprécié le ton, la trame narrative et les délires de l’auteur autour des sosies et références culturelles, cela ne sera pas le cas de tous.

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La Fille Automate – Paolo Bacigalupi

Posté par le 29 fév 2012 dans Lectures | 2 commentaires | 142 vues |

La Fille Automate, c’est l’histoire du prix Locus du premier roman attribué à une œuvre visionnaire et engagée, c’est une ode à la Nature salopée, vivante, modifiée, mortelle mais aussi effroyablement belle et vivace. En fait, La Fille Automate, c’est l’un de ces romans qui ne te laissent pas indemne, t’aspirent, te mettent une petite paire de claques et te recrachent dans ton monde. Ton monde, d’ailleurs, tu ne le regarderas plus jamais vraiment pareil et tu y verras avec toujours plus d’acuité les monstruosités de demain en pleine Expansion.

La sublime Emiko n’est pas humaine. C’est une créature artificielle, élevée en crèche et programmée pour satisfaire les caprices décadents d’un homme d’affaires de Kyoto. Êtres sans âme pour certains, démons pour d’autres, les automates sont esclaves, soldats ou jouets pour les plus riches, en ce XXIe siècle d’après le grand krach énergétique, alors que les effets secondaires des pestes génétiquement modifiées ravagent la Terre et que les producteurs de calories dirigent le monde. Qu’arrive-t-il quand l’énergie devient monnaie ? Quand le bioterrorisme est outil de profit ? Et que les dérives génétiques font basculer le monde dans l’évolution posthumaine ?

Le Diable Vauvert a trouvé une petite perle, sûrement pas tout à fait parfaite mais dotée d’un nombre respectable de qualités. Si je devais me contenter d’une seule d’entre elles, je choisirais indubitablement l’univers que Paolo Bacigalupi a dépeint. La quatrième de couverture, un poil aguicheuse, ne fait que donner un aperçu de ce que l’auteur décrit, détaille, fait vivre sous nos yeux de lecteurs : un monde transfiguré, transgénique et passablement usé par des décennies de luttes biologiques et énergétiques. Pourtant, ce monde vit, déborde d’énergie et d’idées pour relever le défi de l’absence de pétrole, la difficulté de gérer les calories, de les produire, de les stocker.

L’Europe n’est plus l’Europe, les États-Unis se sont effondrés face à la disparition de la ressource pétrolière, le moyen-Orient n’est pas abordé tandis que l’Asie souffre, chacun de ses pays présentant une facette différente. A la Malaisie le fondamentalisme religieux, au Japon l’usage brillant des technologies, y compris celles qui permettent de créer les fameux automates et les « dix-mains »… et puis il y a la péninsule indochinoise et ses alentours. L’Inde, la Birmanie, le Vietnam, ils ont tous chu face à la toute-puissance des semences modifiées, de la rouille vésiculeuse ou de la cibiscose, sans même parler des charançons ivoire… Reste la Thaïlande, utopiste, protectionniste, indépendante, rongée de l’intérieur par des luttes de pouvoir, partagée entre le Commerce, nécessaire et l’Environnement, vital. Monsanto est une entreprise caritative au regard de ce que peuvent faire AgriGen et ses consœurs dans ce livre. Le monde est devenu un terrain de bataille exceptionnel pour les multinationales qui ont entraîné des pays entiers dans leur chute.

Encore n’ai-je pas parlé de tout ici et n’ai-je fait que vous dresser un petit tableau, une petite fresque d’un monde devenu fou et aux équilibres modifiés. Paolo Bacigalupi nous y plonge au travers d’une galerie de personnages torturés et d’une écriture (et traduction) brillante, riche de vocabulaire mais aussi savamment nourrie de mots thaï (sans abus…). Nous y suivons donc des membres du Ministère du Commerce, de l’Environnement, un entrepreneur farang travaillant en réalité pour AgriGen, la pègre locale et moins locale et ainsi de suite. Bien sûr, il y a aussi la Fille Automate sur laquelle je ne reviendrai pas car elle est la pièce maîtresse, vous vous en doutez et je ne souhaite point trop en révéler à son sujet. Chacun des personnages présente en tout cas une double facette, plus ou moins découverte, plus ou moins prononcée selon le moment du roman.

J’ai fait lire la quatrième de couverture à Moeity, il n’a pas bronché, hésitant mais tranchant l’air d’un « ça a l’air d’un livre engagé ». J’étais assez d’accord avec lui, je le suis encore plus… et je ne saurais au final que trop lui conseiller ainsi qu’à Lousia, surtout suite à ce billet. En sortant de la Fille Automate, on est riche de nombreux détails sur le monde qui risque bien de nous entourer, qui nous entoure déjà en fait, en partie. C’est… effrayant et ça m’a rappelé l’excellence du Fleuve des Dieux.

Lisez-le.

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Seigneurs de Lumière – Roger Zelazny

Posté par le 24 fév 2012 dans Lectures | 1 commentaire | 43 vues |

Ce livre, je l’avais « en stock » depuis pas loin de deux ans je crois, il faudrait que je fasse un peu d’archéologie mais on va dire que c’est ça. Deux ans à le laisser au chaud dans la bibliothèque avant de me décider à l’ouvrir avec une ferme volonté : me remettre à lire plus régulièrement et combattre le rythme de merde dont je parlais dans ma dernière chronique. Seigneurs de Lumière ne m’a fort heureusement pas fait l’effet de Brasyl, je suis relancé.

Dans Seigneur de lumière (prix Hugo 1968), sans doute son roman le plus ambitieux, Zelazny revisite le panthéon hindou et replace la quête mystique de Siddhartha sur une planète extraterrestre dirigée par une caste d’immortels. Dans Royaumes d’ombre et de lumière, il décrit loin dans le futur la lutte d’Osiris et Anubis, la vengeance d’Horus et les visions d’apocalypse d’Isis. Dans L’Oeil de Chat, un de ses romans les plus sous-estimés, il lance un pisteur navajo à la poursuite de la plus dangereuse des créatures intelligentes – Chat – un extraterrestre télépathe capable de changer de forme à volonté.

Car oui, cet énorme pavé n’est pas constitué d’un seul roman mais de trois, tous revus et corrigés pour cette édition chez Denoël Lunes d’Encre. Je vais faire montre d’une originalité sans faille en commençant par le premier : Seigneur de Lumière. Je ne voudrais pas être dithyrambique au sujet de ce roman mais c’est pourtant ce à quoi j’aspire. Quand la quatrième de couverture parle de roman ambitieux, elle ne ment pas. Cette réécriture du panthéon hindou et la (re)naissance du bouddhisme sont jouissifs, surtout quand on découvre la trame de fond du roman, riche, résolument ancrée dans la science-fiction avec un zeste de post-apocalypse savamment gérée par les Dieux. On suit donc la quête d’un Dieu progressiste, doté d’une volonté farouche d’éradication du système actuel. Le style ne fait pas dans la fioriture mais se l’écriture coule et les pages se tournent sans que l’on s’en rende compte. Arrive la fin, le dénouement et un terrible sentiment de manque, j’en aurais bien repris pour 200 ou 300 pages. Vraiment brillant.

Royaumes d’ombre et de lumière m’a laissé quant à lui un peu plus dubitatif, lâchant sur moi autant de vagues de plaisir que de frustration. L’univers que Zelazny a tissé dans ce roman est complexe, sa structure aussi et s’il injecte au fur et à mesure des explications parcellaires, j’ai peiné au final à visualiser, à appréhender cet univers. Du côté de la trame narrative, c’est en revanche un régal avec une brochette d’immortels grimés en dieux du panthéon égyptien. Luttes de pouvoir, retours tonitruants de ceux que l’on croyait déchus, pouvoirs extraordinaires et gestion des marées de la Vie et de la Mort. Zelazny s’est au final approprié le mysticisme des « Maisons » égyptiennes, l’intégrant dans un cadre futuriste quelque peu bouleversant. Sans connaissances préalables, j’ai parfois été perdu, largué, frustré. Alors peut-être me faudrait-il un peu plus de culture générale pour me l’approprier complètement ?

Enfin, L’œil du Chat, un roman mené tambour battant générant moult réflexions sur l’identité, sur la quête de sens, sur l’étrangeté d’un monde qui nous est désormais étranger et qui, s’il ne nous rejette pas, ne nous considère jamais vraiment intégré. Le roman oscille entre chasse à l’homme, discussions philosophiques, immersions dans le crâne du pisteur, visions chamaniques et nous perd d’ailleurs parfois dans ces dernières. Impossible de s’en sortir, j’ai eu un peu de mal à m’accrocher, à ne pas sauter les pages de ces passages tant leur étrangeté est puissante. J’aurais peut-être du prendre un peu de peyote… mais c’était malgré tout fort bon et plaisant à lire.

Si j’ai bien quelques réserves à émettre, l’ensemble constitué par ces trois romans est excellent et cohérent. De là à dire qu’il s’agit d’une petite bible Zelazny à posséder absolument, il n’y a qu’un pas que je franchis allégrement, ne serait-ce que pour le fabuleux Seigneur de Lumière.

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Le Sang des Immortels – Laurent Genefort

Posté par le 30 jan 2012 dans Lectures | 1 commentaire | 43 vues |

J’ai un rythme de lecture assez merdique en ce moment, je ne m’y mets pas… Brasyl m’a épuisé et il m’est difficile de me replonger dans un livre. Le Sang des Immortels de Laurent Genefort est l’exception à la règle. L’auteur d’Omale et de l’excellent Mémoria s’est ici fait plaisir avec un roman d’aventures, de quête, de chasse.

Ils sont quatre : Affer le mercenaire, Nemrod le chasseur fortuné, Joker l’ancien prêtre et Liaren l’anthropologue. Quatre aventuriers venus sur ma planète pour traquer le Drac, cet être légendaire dont le sang offrirait l’immortalité. Quatre chasseurs… et moi, leur guide, qui prendrais bien la poudre d’escampette si la prime n’était pas aussi alléchante ! Chacun a ses motivations, chacun a ses secrets. Pour réussir notre expédition, il nous faudra affronter la Maréselva, la forêt qui ne fait qu’un avec l’océan, et ses mystères : des rebelles autonomistes, une flore hostile, une faune sauvage et peut-être, au bout de l’enfer, le Drac.

Lorsque j’avais discuté avec lui aux Utopiales, Laurent Genefort m’avait dit s’être beaucoup amusé en écrivant ce livre, laissant libre court à son imagination et arrangeant tranquillement les tours et détours d’un univers bien étrange. C’est effectivement ce que j’ai ressenti en lisant le livre, en découvrant une faune et une flore assez hallucinantes, en me plongeant dans des personnages aux caractères très variés et aux modes de fonctionnement divergents.

Au bout de toutes ces aventures et autres péripéties, il y a bien évidemment le Drac et ce qu’il signifie, il y a la rédemption pour certains, de nouvelles portes ouvertes pour d’autres et surtout la résolution de tous les non-dits entre les différents personnages. Tout cela se lit comme un bon Jack Vance, avec le plaisir de la découverte, du dépaysement, de l’aventure ! Alors bien sûr ce livre n’a pas du tout la même portée que Mémoria par exemple mais cela reste un bon moment de lecture, sans prétention si ce n’est celle d’avoir construit un environnement plaisant dans lequel s’évader et Laurent Genefort écrit toujours aussi bien. Vivement la réédition d’Omale chez Lunes d’Encre tiens…

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Qui veut aller à Angoulême avec EspritBD et la Caisse d’Epargne ?

Posté par le 16 jan 2012 dans Lectures | 19 commentaires | 219 vues |

Tiens, cela faisait longtemps que je n’avais pas fait gagner un joli petit truc ici, il faut dire qu’il y a peu de choses que je souhaiterais vous faire gagner. En revanche, des pass pour un festival que j’ai découvert et adoré il y a maintenant deux ans, ça ne refuse pas. Je ne pense d’ailleurs pas que vous refuserez ! Petit mot tout d’abord sur ceux qui vous invitent : EspritBD. Il s’agit en fait d’un mécénat de la Caisse d’Épargne aidant au développement ce qu’on peut appeler un youtube de la BD, doté de tout l’arsenal numérique moderne (autrement dit des apps iPhone / iPad par exemple) et surtout gratuit. Le but est de faire découvrir la BD à certains, de pousser aussi de jeunes auteurs.

Autrement dit, je vous invite à aller y faire un tour, ça a clairement de la gueule et il y a de jolies choses à découvrir.

Pour en revenir au concours, ce sera très simple : vous me laissez un commentaire entre maintenant et le 19 janvier à 15h et je tire au sort ! A gagner : 2 billets valables les 4 jours du festival ! De quoi se gorger de BD et d’esprit BD. A vos claviers.

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Brasyl – Ian McDonald

Posté par le 14 déc 2011 dans Lectures | 0 commentaires | 39 vues |

Après mes autres lectures du même auteur, je me suis lancé dans cette relecture du Brésil par Ian McDonald. Trois histoires, trois périodes temporelles, un destin commun comme on va finalement le découvrir au fil des pages.

2006 : Marcelina Hoffman est productrice de télé réalité. Elle vient d’avoir l’idée d’une émission qui pourrait définitivement lancer sa carrière : organiser le procès de Moacir Barbosa, le gardien de but responsable de la défaite de la Seleção lors de la Coupe du monde de Football en 1950. 2032 : Edson souhaite par-dessus tout sortir de la favela où il vit, à São Paulo. Mais sa rencontre avec Fia Kishida pourrait bien changer la donne. À moins qu’il ne tombe sous les coups d’une lame quantique. 1732 : Le père Quinn a été chargé par les Jésuites de retrouver dans la forêt amazonienne un prêtre dissident et de le ramener dans la vraie foi… ou de l’éliminer. Mais quel peut bien être le lien entre ces trois Brésil séparés par les minces voiles du temps ?

Que puis-je dire si ce n’est que la lecture de cet ouvrage fut une plaie ? Autant Ian McDonald fait montre de talent dans l’idée du livre et de ses lignes directrices, autant c’est un bordel innommable pendant une bonne partie du roman ! La traduction n’aide absolument pas en intégrant une quantité phénoménale de mots plus ou moins portugais et censés être facilement interprétables (aucune envie d’aller lire le glossaire toutes les 5 pages…).

Le fait est que j’ai beaucoup aimé les différents Brésil que l’auteur dépeint : c’est beau, c’est réaliste, c’est bourré de détails et c’est profondément cohérent avec l’époque dépeinte. Autrement dit c’est du bon Ian McDonald tant cet auteur a cette capacité à nous plonger dans un univers. Seulement, la cohésion entre les univers mets du temps à prendre forme, on commence à s’ennuyer, on se perd dans le style et dans cette traduction lourde à souhait, ce n’est tout simplement pas bon.

Quel dommage de voir une si bonne idée de roman et de fonctionnement temporel soit ainsi ruinée par un style un poil hésitant et une traduction foireuse. Pour me faire une idée, il faudrait que je jette un œil à la version originale du roman mais j’ai bien peur de devoir garder quelques excellents bribes du roman en mémoire en guise de satisfecit.

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Veuf – Jean-Louis Fournier

Posté par le 8 nov 2011 dans Lectures | 4 commentaires | 292 vues |

Jean-Louis Fournier, je ne le connaissais pas. Je l’ai entendu le weekend dernier sur France Inter où il venait parler de son dernier livre, « Veuf ». Il y raconte ses pensées après la mort de sa femme, les choses qu’il se dit, qu’il ne lui a pas forcément dites, fort d’une tendresse et d’un cynisme mêlés. Jean-Louis Fournier m’a touché par ses paroles, par la douleur que l’on sent poindre dans ses mots, par son humour cinglant. Le livre était dans mon escarcelle le soir même. Je l’ai dévoré d’un coup d’un seul, m’en suis abreuvé.

« Je suis veuf, Sylvie est morte le 12 novembre, c’est bien triste, cette année on n’ira pas faire les soldes ensemble. Elle est partie discrètement sur la pointe des pieds, en faisant un entrechat et le bruit que fait le bonheur en partant. Sylvie m’a quitté, mais pas pour un autre. Elle est tombée délicatement avec les feuilles. On discutait de la couleur du bec d’un oiseau qui traversait la rivière. On n’était pas d’accord, je lui ai dit tu ne peux pas le voir, tu n’as pas tes lunettes, elle ne voulait pas les mettre par coquetterie, elle m’a répondu je vois très bien de loin, et elle s’est tue, définitivement.
J’ai eu beaucoup de chance de la rencontrer, elle m’a porté à bout de bras, toujours avec le sourire. C’était la rencontre entre une optimiste et un pessimiste, une altruiste et un égoïste. On était complémentaires, j’avais les défauts, elle avait les qualités. Elle m’a supporté quarante ans avec le sourire, moi que je ne souhaite à personne. Elle n’aimait pas parler d’elle, encore moins qu’on en dise du bien. Je vais en profiter, maintenant qu’elle est partie. »

Jean-Louis Fournier souhaitait mourir le premier, il a perdu. Sa femme partie, il n’a plus personne avec qui parler de lui. Alors pour se consoler, ou pour se venger, en nous parlant d’elle, il nous parle de lui.

Ce livre, il l’a écrit pour qu’elle le lise, elle qui voit très bien de loin. Il le martèle d’ailleurs plusieurs fois, on sent ce besoin, cette frustration absolue de l’absence de l’autre. Ce livre, c’est la chronique d’un veuvage récent, c’est le constat des plaisirs de quarante années de vie à deux, ce sont les petites piques du quotidien, c’est le bonheur de la construction en commun, c’est l’admiration sans bornes qu’il lui voue et la conscience soudaine d’avoir perdu celle qui le supportait si bien avec tous ses défauts.

J’ai pleuré comme un con, j’ai ri, Jean-Louis Fournier m’a fouaillé les tripes avec ses phrases à la fois simples, délicates et cyniques parfois. La simplicité est là pour la tendresse, on sent l’homme qui peine à trouver ses mots alors qu’il est un écrivain renommé, pas facile de mettre des mots sur des choses qu’il n’exprimait pas de vive voix. Même si c’est selon lui bien plus simple. La délicatesse, ce sont les petits moments qu’il conte, qu’il polit, qu’il patine, qu’il chérit. La beauté de l’amour prend tout son sens ici, pour ses petits bonheurs comme pour les moments difficiles. Le cynisme enfin, celui qui lui fait lire son courrier, celui qui lui fait tancer Mme SFR, celui qui lui fait « mettre à la poubelle » Sylvie dans son téléphone, celui qui sabre les condoléances et les gestes dérangeants des proches et des moins proches face à cette disparition.

150 et quelques pages, autant de sujets, certains récurrents. Quelques plongées dans les abysses, quelques poussées de bonheur coupable, ces quelques lignes de chronique sont bien peu de choses au regard du contenu du livre. La forme, épurée, parfois seulement quelques lignes par page, est là pour renforcer le propos, pour nous obliger à réfléchir. Il nous faut nous gorger de cette rareté de mots, exprimant tellement plus dans nos crânes.

Je me suis retrouvé dans ce livre, j’y ai vu ma mère, j’y ai vu la mort de mon père et les longs mois qui ont suivi. J’ai retrouvé une partie de ma douleur, j’ai fait livrer un exemplaire du livre à ma mère, j’y ai lu quelques phrases qui touchent au sublime. Ce mélange de maladresse des mots doux et tendres, ce cynisme assumé face à la mort et à ce qui l’entoure… Merci Jean-Louis Fournier pour ces beaux mots, cet amour débordant, cette déclaration d’amour. Sylvie est belle et bien vivante dans ces pages et j’aimerais un jour écrire les mêmes phrases. Sauf si je meurs en premier.

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Moi, Lucifer – Glen Duncan

Posté par le 7 nov 2011 dans Lectures | 0 commentaires | 119 vues |

Moi, Lucifer. Titre aguicheur n’est-ce pas ? Et que dire de la couverture, un poil bandante ? Après tout, ce n’est pas tous les jours que le Prince des Enfers se retrouve planté comme un con dans une enveloppe mortelle. Pas n’importe laquelle ceci dit !

Prisonnier (par la volonté de Dieu) du corps d’un écrivain fraîchement suicidé et chichement membré, Moi, Lucifer, Ange Déchu, Porteur de Lumière, Prince des Ténèbres, de l’Enfer et de ce Monde, Seigneur des Mouches, Père du Mensonge, Suprême Apostat, Tentateur, Antique Serpent, Séducteur, Accusateur, Tourmenteur, Blasphémateur et, sans contestation possible, Meilleur Coup de l’Univers Visible et Invisible (demandez donc à Eve, cette petite garce), j’ai décidé – ta-daaah ! – de tout dire. Tout ? Presque : le funk, le swing, le boogie, le rock. C’est moi qui ai inventé le rock. Si vous saviez tout ce que j’ai inventé : la sodomie, bien sûr, la fumette, l’astrologie, l’argent… Bon, on va gagner du temps : tout, absolument tout ce qui vous empêche de penser à Dieu. C’est-à-dire à peu près tout ce qui existe.

C’est donc parti pour presque 300 pages d’un grand délire d’ange déchu en pleine réflexion décousue sur son parcours, sa place aux côtés de Papy, sa chute, son emprise sur les maux humains et la pourriture naturelle de cette Humanité qu’il adore et méprise à la fois, son combat permanent pour remporter un maximum d’âmes face au Fiston, à Papy et au Saint-Esprit. Beau programme. Tout commence toutefois par cette proposition de Gabriel, messager de Dieu pour l’occasion : il faut que Lucifer passe un mois dans le corps d’un écrivain plus ou moins raté et nommé Declan Gunn (oh oh) afin d’avoir une chance d’être réintégré avec ses anciens copains en Sa présence…

Challenge accepted comme dirait l’autre ! Après tout, envahir le corps moche, gras et sans intérêt de ce bonhomme, se laisser envahir par certaines de ses névroses, découvrir ses anciennes histoires et puis finalement mener sa propre barque de chair et de sang alors qu’il avait l’habitude de les posséder, tout ça est intriguant. Avec une grande vie assurée par les comptes sans fond des Enfers, Lucifer se prend au jeu de la conquête humaine. Il se met en scène, décide d’écrire son autobiographie au travers des doigts de Gunn, peinant à trouver les mots parfois, veut en faire un film et s’entoure de ceux à même de réaliser la chose, le tout sous l’influence d’un nombre maximal de substances psychotropes et mêlé d’une grosse grosse dose de stupre.

Le livre raconte de manière très décousue ce parcours, il oscille de bord en bord : la biographie et la vie sur Terre dans le corps de Gunn. Ces sauts du coq à l’âne sont autant d’occasion pour Lucifer de nous conter notre histoire, depuis la Genèse jusqu’à notre époque contemporaine. Pédophilie, abus en tous genres, tentative de corruption du Fiston, transformation de la douleur en un système, inquisition, guerres diverses et variées… tout y passe, crûment, brutalement, cyniquement et avec une lucidité détachée à vous coller la gerbe. Lucifer est en cela fidèle à l’idée que l’on se fait de lui même si l’auteur nous réserve quelques surprises sur la toute fin du roman. Une fin étonnante d’ailleurs, qui m’a plu.

Je tempèrerai toutefois mon propos avec quelques (gros) défauts du livre : Lucifer apostrophe le lecteur beaucoup trop souvent, de manière insistante, un effet de style quelque peu usant et contreproductif à la longue. De même, se pose parfois la question suivante : « et tout ça pour quoi faire ? »… car oui ce livre ne sert au final pas à grand chose si ce n’est à nous dépeindre, nous, l’Humanité, tous travers inclus. De plus, comme je le disais plus haut, l’ensemble est terriblement décousu et on peine à chercher une trame puisque c’est après tout ce que l’on fait tous, tout le temps. Enfin moi, en tout cas. Sauf que c’est Lucifer… et qu’on s’y fait, ça colle bien au bonhomme toutes ces digressions.

Bilan ? Un peu partagé parce que j’ai passé de très bons moments à la lecture de ce livre. Je me suis aussi un peu emmerdé parfois, ai sauté quelques lignes, ai ronchonné sur certains effets de style… mais ce qui me reste au final, c’est le cynisme, la satire, la cruauté : c’est sans pitié et j’ai pris mon pied avec ça. Si vous n’aimez pas le cynisme, oubliez ce livre. Mais si comme moi vous aimez les bons mots et un ton bien piquant, ça se lit pas mal.

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Spin – Axis – Robert Charles Wilson

Posté par le 4 nov 2011 dans Lectures | 3 commentaires | 170 vues |

Voici deux romans que j’avais dans mon escarcelle depuis quelques temps et que je me suis décidé à lire pendant et juste après la semaine sarde en septembre. Comme je vous l’ai déjà dit, Robert Charles Wilson fait partie de mes auteurs favoris, aussi me suis-je plongé dans le premier roman, Spin, avec délectation.

Une nuit d’octobre, Tyler Dupree, douze ans, et ses deux meilleurs amis, Jason et Diane Lawton, quatorze ans, assistent à la disparition soudaine des étoiles. Bientôt, l’humanité s’aperçoit que la Terre est entourée d’une barrière à l’extérieur de laquelle le temps s’écoule des millions de fois plus vite. La lune a disparu, le soleil est un simulacre, les satellites artificiels sont retombés sur terre. Mais le plus grave, c’est qu’à la vitesse à laquelle vieillit désormais le véritable soleil, l’humanité n’a plus que quelques décennies à vivre… Qui a emprisonné la terre derrière le Bouclier d’Octobre? Et s’il s’agit d’extraterrestres, pourquoi ont-ils agi ainsi ?

Que dire de ce roman si ce n’est qu’il constitue l’une de mes plus grosses claques science-fictionnesques de 2011 ? Dans ce livre à l’ambition bien planquée dans les premières pages, on suit le destin de ces trois personnages, l’un extraordinaire, les deux autres orbitant autour de sa trajectoire exponentielle. Jason Lawton est le génie de ce livre, il représente la science. Diane quant à elle va représenter le mysticisme et la religion tandis que Tyler, spectateur et acteur à la fois des actes de ce roman, va s’intégrer tant bien que mal dans les univers de ses amis.

La fable est belle, science et religion s’opposant et se rejoignant à la fois, intimement et intrinsèquement liées mais se déchirant au cour de débats arbitrés à l’aune des faits incompréhensibles qui s’abattent sur la planète Terre. Voilà donc un débat de fond qui structure le roman et les relations humaines, leur évolution. Ce premier niveau de lecture est brillamment mené mais les autres ne sont pas en reste. Le roman se veut aussi une fable humaniste, dépeignant les réactions de l’Humanité face à cet inconnu démesuré, face à une échéance temporelle à l’issue définitive et catastrophique. Wilson verse ici dans une sorte de pré-apocalypse parfaitement décrite et terriblement tangible.

Enfin, il y a la science. Le Spin et tout ce qui va ressortir de son étude… Dans ce livre, Wilson se permet tout simplement de faire un résumé d’un grand nombre des thèmes de la science-fiction : terraformation, espace-temps, réseaux intelligents, exploration spatiale, modifications géniques et ainsi de suite. Un condensé qui pourrait tendre vers la simplification à outrance afin de pouvoir tout traiter. Il n’en est rien car chaque sujet est maîtrisé, décortiqué et tend vers un aboutissement, vers la somme qu’est ce roman appréhendé dans son ensemble. Une vraie grosse claque, un roman qui ma foi mérite une jolie place au panthéon des livres de SF.

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La Maison qui glissait – Jean-Pierre Andrevon

Posté par le 24 oct 2011 dans Lectures | 3 commentaires | 43 vues |

Lorsque « La Maison qui glissait » est sorti il y a déjà pas mal de temps, je me suis rué dessus, ravi de retrouver un auteur qui m’a convaincu lors de mes dernières lectures de ses œuvres. Pourtant, bon an mal an, je l’ai laissé de côté avant de finalement le dévorer la semaine dernière, une boule au ventre, celle du doute : allais-je être aussi satisfait qu’auparavant.

Un immense fracas réveille Pierre. Un coup de tonnerre ? Peut-être… C’est l’aube, le jour pointe, la chaleur est déjà étouffante dans le petit appartement qu’il occupe au 13e étage de sa tour de banlieue. Ensommeillé, il entrouvre le rideau de la fenêtre depuis son lit… et demeure pétrifié par le panorama qui se révèle à lui. Un brouillard poisseux recouvre tout, c’est à peine s’il distingue la silhouette de la tour des Tilleuls qui se dresse à quelques dizaines de mètres de là. Un brouillard un 30 août caniculaire…? Ainsi débute le cauchemar pour tous les résidants de cette barre HLM coupée du monde par un mur cotonneux impénétrable qui semble abriter de terrifiantes créatures, une réclusion forcée qui va contraindre les habitants à s’organiser pour faire face à un ennemi invisible et révéler la vraie nature de chacun. Car après tout, le pire n’est peut-être pas dans la brume… Et d’ailleurs, d’où vient-elle, cette brume ?

J’ai aimé ce livre, de cela je suis sûr. En le prenant d’un strict point de vue narratif, l’histoire de cet échantillon humain confronté à l’impossible est bluffante. Jean-Pierre Andrevon décortique avec bonheur les différentes couches sociales, éducatives, financières pour en extraire les réactions des uns et des autres, leur folie, leur abandon, leur courage parfois, leur foi aussi. Il y a bien sûr une certaine somme de clichés étalés ça et là en fonction du point de vue narratif puisque l’auteur se projette dans la tête des prisonniers de la tour afin de donner des points de vue radicalement différents : le gardien, le jeune prof, l’antiquaire échangiste, la vieille prostituée, la vieille dame et son chat, le vieux prof, l’ouvrier, le caissier, le trio de petites pestes, le groupe de racailles… c’est tout un échantillon de la France des trente dernières années qui se retrouve dans une situation intenable.

Des clichés donc. Soit. En même temps, que se passe-t-il dans la tête de chacun de nous si ce n’est une somme de clichés et de réflexions formatées par un conditionnement sociétal ? Voilà. A peu près pareil. Nous sommes des clichés et nous véhiculons / pensons des clichés, je n’ai donc pas été choqué par le propos de l’auteur. J’ai même été plutôt satisfait de la manière dont il arrivait à se tirer de ce qui aurait pu être un mauvais pas : les gentils blancs, les méchants arabes ou que sais-je encore. Non, ici, tout le monde est mis sur un pied d’égalité, à la foi près, le reste étant annihilé par le bizarre de la situation, la nature profonde de chacun pouvant se révéler.

Cette situation, je ne peux absolument pas vous la raconter mais au fil des journées, chaque journée constituant un chapitre majeur du roman, on en apprend un peu plus sur la situation de la tour et son environnement direct. C’est l’occasion pour l’auteur de décimer peu à peu les habitants de la tour, de les plonger dans leurs péchés, dans leurs névroses, dans leur foi… vaste échantillon de réactions et de « bagages », vaste déballage de cruauté, de violence et d’horreur aussi ! Il y a même Adam et Eve, du moins cela y ressemble fort.

Le rythme va crescendo, les chapitres se raccourcissent, s’intensifient et c’est tant mieux car le rythme du roman reste particulièrement lent et j’ai parfois peiné à rester concentré tant certaines réflexions et situations se répètent à n’en plus finir. L’un des aspects les plus négatifs du bouquin d’ailleurs. Le dénouement est en revanche extrêmement brutal et aurait peut être mérité que l’auteur s’y attarde un peu plus même si le déséquilibre entre la relative lenteur des 10 premiers chapitres, le dénouement brutal et le tout dernier chapitre fait qu’on reste en balance, qu’on pense encore au roman bien après la lecture achevée.

Au final, Jean-Pierre Andrevon introduit dans ce huis-clos une grosse dose de fantastique et de SF sous couvert d’une réflexion poussée sur les relations humaines, leurs réactions face aux situations de crise et leur propension à l’auto-destruction et à la destruction de leur environnement. Une lecture intéressante, saignante, crue, humaine. Vous ne regarderez plus jamais vos voisins de la même façon…

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Mémoria – Laurent Genefort

Posté par le 19 oct 2011 dans Lectures | 0 commentaires | 80 vues |

Il y a un certain jeune homme qui m’a toujours beaucoup parlé de Laurent Genefort, me vantant son talent et la qualité de son œuvre majeure : Omale. Aussi, et en attendant tranquillement que ladite œuvre soit rééditée chez Denoël Lunes d’Encre, je me suis jeté sur Mémoria.

Il travaille pour le compte des multimondiales qui se partagent l’univers. Il erre de planète en planète au gré de ses contrats. Il est le tueur à gages le plus redouté des mondes humains. Le plus cher, aussi. Nul ne sait qui il est véritablement. Pas même lui. Tel est le prix de son immortalité, qu’il doit à un artefact extraterrestre unique et qui ne le quitte jamais. Tout comme les « crises de souvenirs » qui le terrassent de plus en plus souvent. Des souvenirs dont il ne sait même pas s’ils sont les siens. Des crises qui masquent une terreur secrète, tapie au fond de lui sous la forme d’un cauchemar qui, inexorablement, se rapproche et menace de l’engloutir. Le compte à rebours est engagé…

Laurent Genefort m’a bluffé, m’a retourné la tête, m’a vraiment fait plaisir avec ce roman. Le contexte « space-opera » est tout d’abord parfaitement maîtrisé avec tout d’abord ces d’artefacts extraterrestres assurant les transits de porte à porte, des sauts d’années-lumières dont il faut remercier une vieille civilisation, potentiellement disparue. Les voyages n’étant pas chose aisée et accessible financièrement pour autant, les planètes développent chacune leurs spécificités avec toujours dans leur entourage une de ces multimondiales, parangons futurs de nos multinationales, plus puissantes que des mondes ou de nos jours, que des pays. Si l’on rajoute à cela une belle dose de technologie, ne serait-ce tout simplement que la mallette Mémoria et ses capsules de souvenirs, on a un dosage parfait et tout à fait cohérent et satisfaisant pour le lecteur.

L’intérêt du roman ne réside pour autant pas dans ce parcours de mondes, dans les différentes missions que doit accomplir notre tueur à gages, il se trouve dans l’étude de sa personnalité et de celles de ses hôtes. Car oui, ce qui compte vraiment dans ce roman, c’est la psyché humaine, c’est la puissance des souvenirs, la construction de la personnalité et les différents points majeurs qui nous définissent. Le tueur ne sait pas qui il est, il a changé d’hôtes tellement souvent, s’est abreuvé de leurs souvenirs afin de s’approcher de ses cibles, s’est injecté quelques souvenirs particulièrement agréables qu’il garde dans des petites capsules. Ces souvenirs sont-ils les siens ? Comment peut-il se définir lui-même alors que ses propres souvenirs, il n’arrive même pas à les identifier parmi tous ses cauchemars, ses capsules, ses remontées de souvenirs vieux comme le monde ?

C’est cette réflexion que mène l’auteur tout au long des situations plus ou moins surprenantes, nous plongeant dans les trous obscurs de la conscience du tueur, nous dirigeant peu à peu vers un dénouement que je n’avais tout simplement pas vu venir. Vraiment brillant et donc à lire !

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